L'ordre du jour

Un matin, ils se rencontrent. Tous.

—Bienvenue à l'Assemblée, lance une voix bien haut perchée.

Applaudissements, sourires et sifflements : ainsi s'exprime la bonne volonté de chacun à célébrer cette première minute de la journée.

—Amis ! Nous avons beaucoup de points à l'ordre du jour, notamment un retour sur nos magnifiques réalisations ainsi que l'organisation des prochains événements. Quelqu'un souhaite ajouter quelque chose au point divers ?

Aussitôt, un adolescent se lève, blafard, un costume savamment décousu autour de sa silhouette avachie :

—Je veux ajouter à l'ordre du jour le droit universel à l'éducation ! Libre accès et pleine gratuité !

—Excellente suggestion ! applaudit-on, il faut apprendre pour ensuite savoir réfléchir et réagir, c'est l'évidence ! commente-t-on d'un bout à l'autre de l'Assemblée. Avec la communication qui se complexifie, les compléments d'information et les nouvelles théories, avec les principes de cognition, les statistiques de non-alphabétisation, le manque de concentration et la multiplication des sources de distraction, il faudra toutefois créer des commissions pour l'éducation et revoir en entier les stratégies de l'instruction !

On inscrit donc la proposition à l'ordre du jour.

Or, une femme à l'allure tout entière effondrée s'interpose :

—Au diable l'éducation ! Vos diplômes ne servent qu'à gratter le cul du capitalisme ! Ce qui compte vraiment, c'est l'alimentation ! Nous avons faim !

Et les appuis se démultiplient, avec une vigueur amplifiée :

—Bien sûr qu'il faut manger, il importe de s'énergiser pour avoir la capacité d'exister ensuite au meilleur de nos facultés, s'entend la majorité.

—Oui, mais encore doit-on bien étudier la question nutritive, les valeurs énergétiques et les méthodes d'optimisation des fonctions biologiques ! rajoute-t-on çà et là.

—Et moi, j'aimerais tellement trouver un vrai régime, pour fondre un bon coup et découvrir enfin ma silhouette bien nette, une ligne, une seule, parfaitement émincée, murmure le tiers de la foule, tandis que d'un geste violent l'effondrée ouvre sa robe sur sa progéniture, huit petits corps inertes qui sucent, avides, les lambeaux de chair de leur mère.

Estomaquée, l'Assemblée se lève en bloc, un même hurlement d'effroi explosé dans chaque bouche. Une artiste déploie du même coup son système d'enregistrement :

—C'est pour mieux capter le rythme de la succion et l'étrange sifflement qu'émet l'ossature au moment de sa désagrégation, explique l'artiste posée et joliment maniérée, il y a là quelque chose de profondément vivant, un résumé sonore du processus de filiation !

Et d'autres bruits éclatent, des miettes de pain assaillent la progéniture suspendue, autour on crée la chaîne alimentaire ; bientôt, les enfants affamés se gavent, en riant, sous les sanglots éplorés de vieilles dames qui pleurent la tristesse d'un monde où l'on doit sucer des os putréfiant tels les leurs pour survivre un peu plus longtemps mais à peine :

—Quelle époque, non mais quel gâchis ! pleurent-elles davantage.

Or, les enfants et les vieilles dames n'entendent rien des fous rires d'adolescents qui, plus loin, mâchent d'énormes champignons magiques.

—Oui, vraiment mémorable déjà, cette Assemblée, jugent les jeunes gens, on se souviendra de travers ! On aura tout entendu d'un autre point de vue ! On va donc trouver comment rire sans arrêt jusqu'à demain, peu importe leurs manières de s'inquiéter d'absolument tout pour tellement moins que rien !

—Amis ! impose alors la voix haut perchée. Est-ce complet pour le point divers ? Peut-on adopter l'ordre du jour ?

À l'avant-plan, un visage anguleux, sans couleur et sans âge, grimace au bout d'une cravate nouée bien serrée :

—Un instant ! J'exige que la problématique de la surpopulation soit inscrite à l'ordre du jour ! Lorsqu'on n'a rien à manger, on n'a certes pas les moyens d'enfanter ! Nous ne sommes plus des animaux pour forniquer impunément n'importe quand n'importe comment ! Nous devons instaurer des méthodes civilisées pour gérer notre démultiplication !

—Mais nous ne sommes pas non plus des robots à programmer ! répliquent alors certains. La vie, c'est naturel ! s'offusque-t-on.

—Hé ho ! L'intelligence, c'est naturel aussi ! s'objecte la multitude. Nous sommes beaucoup trop ! Regardez donc un peu la mêlée ! Je passe ma vie à attendre partout pour n'à peu près rien faire ! Il n'y a presque plus de place tellement nous sommes, et combien n'ont nulle part où aller, je vous le demande ?

Des spiritualistes s'étirent dès lors entre toutes les objections et calment les frayeurs de grands gestes yoguiques :

—N'ayez crainte : tout est parfait, scandent-ils, l'Univers est infini ; plus nous serons nombreux, plus nous existerons, plus le Divin sera révélé dans toute sa splendeur !

Mais les hurlements abondent tout de même autrement :

—VIVE L'ORDRE ET LA MÉTHODE ! VIVE LES STRUCTURES ET LES PROCÉDURES !

—Amis ! clame alors avec une pointe d'inquiétude la voix haut perchée. Autre proposition au point divers ? Pouvons-nous procéder à l'adoption de l'ordre du jour ?

Une très vieille femme, dépourvue de lèvres, de dents, de salive, lève une main tremblante au ciel :

—L'humanité se permet d'exister sans prendre le temps de réfléchir au pourquoi de son existence ! Je propose qu'il soit inscrit à l'ordre du jour l'élection d'un Conseil de Sages !

—IL N'EN EST MÊME PAS QUESTION ! s'exclame-t-on aussitôt en catastrophe, on ne va pas recommencer avec ces histoires de religion ! On s'arrache les cheveux, la tête, et tout le reste depuis des millénaires à tenter d'appliquer les grandes lois des plus grands sages et voyez le désastre !

Des régiments d'athées, d'agnostiques et d'intellectuels se contorsionnent et gémissent sur leur siège, terrassés par un empoisonnement cérébral cathartique.

—Vos sages ont envoyé nos mères sur le bûcher ! surenchérit une praticienne en naturopathie.

—Vos sages n'en ont que pour la sagesse ! Ils n'ont que faire de l'humanité ! s'emportent d'innombrables voix en canon.

Et subitement, des drapeaux verts surgissent, avec des dessins d'arbres, d'oiseaux, de poissons. Un bataillon de brunettes bien bâties bombarde l'Assemblée de fleurs de toutes les couleurs :

—À quoi bon votre sagesse, vos lois, et votre éducation ? Il faut parler de la pollution ! De la destruction des écosystèmes ! De l'épuisement de nos ressources ! TOUS ENSEMBLE POUR LA PLANÈTE ! TOUS ENSEMBLE SUR LA PLANÈTE !

Mais les nombreuses poupées aux regards miroitants agitent en boudant leurs atomiseurs de fixatif à cheveux. Et les innombrables représentants des Grandes Entreprises se replient sur leur portable, l'attitude parfaitement imperméable.

—Amis ! vocifère encore la voix haut perchée. Nous avons un programme très chargé ! Quelqu'un propose l'adoption de l'ordre du jour ?

À l'arrière-plan, une femme hurle. Elle tend un bras vers l'Assemblée et glisse une lame sur son poignet, ouvert dès lors sur un puissant geyser de sang :

—Nous tuons pour manger ! Nous polluons pour exister ! Nos frères violent nos sœurs et nos mères, nos pères assassinent nos enfants ! Nous sommes des monstres ! Il faut exterminer toute trace de l'humanité !

Sans plus de manière, la suicidaire asperge sa tête de son propre sang. Immédiatement, des drapés immaculés apparaissent en accéléré ; on emmaillote l'ensanglantée d'une suite de gestes professionnels :

ordre du jour contenu

—N'ayez crainte ! Nous avions prévu les débordements, les accidents, nous avons des tranquillisants et du désinfectant !

D'un bout à l'autre de l'Assemblée, on pleure l'incident ; on révèle un lavage d'estomac rempli de pilules, de gélules, de comprimés, ou la hauteur du pont duquel on a presque sauté, ou la longueur de la corde conservée dans le placard au cas où. Et pendant ce temps, la majorité grogne :

—On ne sait plus très bien ce qu'on espère de ce rassemblement d'énergumènes qui ne méritent qu'une bonne gifle pour retrouver un peu d'esprit, marmonnent l'un et l'autre et tout un chacun.

Et voilà qu'une étrange créature se lève, tête chauve, regard métallique, un costume de lumière fluctuante dissimulant son corps filiforme :

—Filles et fils ! N'oublions pas l'objectif fondamental de l'Assemblée : préparer notre devenir commun par l'expérience existentielle ! Et vous, suicidaires, ayez l'obligeance d'être conséquents avec vos propres conclusions : vous voulez mourir, alors mourrez ! Et laissez-nous poursuivre notre processus évolutif ! Nous avons un Univers à ordonner, une espèce supérieure à faire naître de nos présences imparfaites ! Que la quête de l'Évolution Suprême soit inscrite à l'ordre du jour !

—Holà la mutante ! se scandalise la majorité. Faites pas chier avec vos idées de supériorité, déjà qu'on ne sait même pas s'y retrouver avec la normalité ! Retournez faire vos simagrées dans vos galeries d'art bien aseptisées !

Mais d'autres voix ripostent avec une passion inédite :

—Vive la quête du sublime, vive le passage à une nouvelle existence plus vivante, vive l'immortalité de nos chairs améliorées !

Et tandis que les exclamations les plus aiguës répondent en écho aux évolutionnistes, un homme à la présence rassurante, le dos bien droit sous une allure médicale, s'interpose avec prestance :

—Allons ! Calmez-vous ! Pour réussir à relever nos défis, nous devons constituer une civilisation énergique et enthousiaste ! Pour l'instant, nous sommes affaiblis par l'obésité, l'alcoolisme, la toxicomanie, la dépression et combien d'autres milliers de maladies ! Il faut donc consacrer nos efforts à la recherche dans tous les secteurs de la santé physique et mentale ! C'est la priorité à l'ordre du jour !

Et les applaudissements soulèvent l'Assemblée entière.

—C'en est assez du calvaire hormonal !

—Libérons-nous des allergies, des virus, des bactéries !

—Trouvons enfin une issue à l'anorexie, la boulimie, l'asthénie, l'insomnie et toutes les phobies !

—Attaquons-nous aux problèmes d'identité, enrayons une fois pour toutes notre manque de bonne volonté ! VIVE LA SANTÉ !

—Amis ! répète alors d'un ton exaspéré la voix haut perchée. Merci à tous ceux et celles qui ont formulé de très pertinentes propositions ! Quelqu'un doit maintenant proposer l'adoption de l'ordre du jour !

Or, un groupe se lève : mille femmes d'étoffes blanches camouflées. À leur tête, une silhouette menue pointe d'un index accusateur le cartel de poupées qui se chatouillent les cuisses.

—Parlons plutôt de la véritable maladie de la féminité ! Inscrivons le Pornographisme à l'ordre du jour ! Et jugeons ces infâmes créatures qui exposent leur corps avec l'impudeur des démons ! Toutes ces guerres menées par vos mères pour accéder à la liberté d'action et de paroles, et voilà vos lèvres qui se dissimulent sous d'épaisses couches de gras plutôt que de s'activer à transmettre le savoir féminin ancestral ! Progénitures ingrates ! Vous vous avilissez à susciter des pulsions sexuelles, sans même plus procréer ! Vous vous agitez telles des épileptiques, écrasées sous des masses d'hommes qui ne savent plus à quel saint se vouer !

Mais follement excitées qu'on leur prête une telle attention, les poupées couinent et gloussent en riant :

—Faut s'éclater un peu, mémé, le féminisme, c'est aussi la liberté de se faire baiser jusqu'à exploser si ça nous démange et c'est quoi cette histoire d'ancestral ? Déjà qu'il faut se la jouer sérieux avec la coloration, l'épilation, les tampons et les condoms... Votre savoir féminin, branlez-vous avec, on s'en dilate l'anus !

Et d'un seul geste, le cartel de poupées aux seins surdimensionnés bondit en exhibant courbes pulpeuses et mèches de cheveux bien bouclées, retroussant microjupes sur d'énormes vulves totalement épilées :

—Vive la jouissance à l'ordre du jour !

—Comment a-t-on pu en arriver là ? rétorquent sitôt les puritains. Mais que devenons-nous donc ? Des expériences de laboratoire pour savants mutants ? Des poupées de plastique ambulantes qui zozotent au moindre coup de vent ?

Alors, au milieu du débordement, une enfant hurle.

Ce n'est pas un cri de désespoir.

Ni de la colère.

C'est de l'effroi. Une peur si intense qu'elle saisit toute l'Assemblée tandis que l'enfant s'enfuit en courant, les mains collées aux oreilles :

—Je ne veux pas de gros seins de plastique ! Je ne veux pas me barbouiller le visage de produits chimiques toxiques ! Je ne veux pas m'ouvrir les veines ou faire des régimes, je ne veux même pas aller à l'école parce que les profs sont aussi détraqués que vous ! Et je me fous de vos histoires de sagesse et de votre pollution ! Je veux sortir d'ici !

Contre toute attente, les applaudissements tonnent, des beuglements jaillissent, les poupées font de jolies moues boudeuses à l'enfant, les grand-mamans sont émues de l'audace de la petite, les adolescents en redemandent :

—IL FAUT TOUT FAIRE SAUTER !

Mais voilà qu'un petit monsieur réclame l'attention d'une voix du tonnerre :

—Nous non plus, mademoiselle, on n'a pas demandé à venir au monde dans ce bordel !

Et du même coup, des humeurs se déchaînent partout :

—J'en ai assez de me taire !

—Je suis malade !

—Je suis bien trop pauvre !

—Je suis incapable d'aimer !

—Je voudrais tellement voyager !

—Je n'ai même pas de diplôme !

—Je n'ai jamais pu m'entendre avec ma mère et ma fille ne comprend jamais rien !

—Je ne veux plus travailler !

—Je suis venu ici pour être entendu, pas pour me taper les plaintes de tous les tordus !

Au cœur des démêlés, une centenaire s'avance. Elle se déshabille, révèle une poitrine amputée, un œil de verre, une jambe de bois. Peu à peu, toute l'attention converge vers l'horrible spectacle. Dans un raz-de-marée de murmures ahuris, la centenaire s'exclame d'une voix exaltée :

—Écoutez l'incroyable mélodie de notre Assemblée ! Vous existez tous avec une telle passion, une telle énergie ! Vous êtes d'une beauté infinie ! Soyez tous béniiiis !

Et dans un cri d'extase, la centenaire s'élève, à un mètre du sol. Elle flotte, un sourire béat aux lèvres. Un ange passe. Puis deux. Puis l'Assemblée manifeste d'un même souffle son incompréhension. Ou sa stupéfaction. Ou même son adoration. On gronde, on tonitrue, on geint, on hoquette. On n'entend plus qu'un vacarme assourdissant. Et tandis qu'on s'empresse de faire disparaître la centenaire en coulisse, un coup de sifflet explose. Le bruit est à ce point strident que l'Assemblée entière se statufie.

—AMIS ! hurle alors à tue-tête la voix haut perchée. Nous avons ajouté au point divers : le droit universel à l'éducation, l'alimentation, la surpopulation, l'élection d'un Conseil de Sages, la protection de l'environnement, l'Évolution Suprême, la santé physique et mentale, le Pornographisme, la jouissance et la bénédiction ! Nous étudierons, analyserons, débattrons de TOUTES les propositions et, au terme de l'Assemblée, nous assumerons ensemble TOUTES nos décisions et appliquerons les dispositions nécessaires à la concrétisation de TOUTES nos intentions ! ALORS, MAINTENANT, je répète ma question : qui propose l'adoption de l'ordre du jour ? QUI ?

Et dans un silence complet, une mouche traverse l'assistance, elle virevolte au-dessus de la mêlée, captant au passage l'ensemble des regards, où se reflète fixement le même point d'interrogation. 

Extrait de Variations Endogènes