Sur Fenêtres sur la nuit de Dan Vyleta

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume d'Autriche! L'action de Fenêtres sur la nuit, de l'écrivain germano-canadien Dan Vyleta, roman que d'aucuns ont qualifié de « thriller claustrophobique », se déroule à Vienne en 1939. Résultat de l'Anschluss, l'Autriche est sous la botte des nazis et la population vit dans la crainte des dénonciations et des arrestations. C'est dans ce climat tendu de paranoïa extrême que survient un incident grotesque : quelqu'un a éventré le chien du Dr Speckstein. La mort brutale de l'animal n'est que le plus récent d'une série de meurtres inexpliqués. Un tueur en série serait-il à l'œuvre? Speckstein demande au docteur Anton Beer d'enquêter. Ce dernier fait la rencontre de l'hypocondriaque Zuzka, la nièce de Speckstein, qui lui fait alors découvrir l'immeuble et ses occupants. Et, parmi eux, peut-être un meurtrier... Dès lors, ce qui se présentait comme un banal polar d'enquête se transforme peu à peu en étude de mœurs, alors que le lecteur fait connaissance avec une galerie de personnages plus ou moins étranges, qui semblent tous avoir des secrets à cacher, et à travers lesquels l'auteur met en scène un microcosme de société dystopique rongée par la peur et la paranoïa, obsédée par sa seule survie, quoi qu'il en coûte.

À cause de son écriture particulière, on a comparé le roman de Vyleta à certaines fictions de Graham Greene. Cependant, Vyleta ne fait que flirter avec les genres (polar, thriller, horreur) sans jamais tomber vraiment dans les conventions inhérentes à ces types de récits. Par son ambiance sombre, ses personnages qui frisent parfois le grotesque et ses actions brutales, Fenêtres sur la nuit n'est pas sans rappeler les films de l'expressionnisme allemand comme Docteur Mabuse, le joueur et M le maudit de Fritz Lang, ou Le cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene.

À la fois semblant de polar et de roman noir, étude de mœurs mâtinée de récit historique, histoire d'amour tourmentée et œuvre transgenre qui flirte avec l'horreur et le gothique, Fenêtres sur la nuit s'inscrit dans la lignée de ces productions littéraires contemporaines, originales et inclassables, qui investissent allègrement les conventions génériques de la littérature populaire pour mieux les détourner, et auxquelles elles insufflent une sensibilité et une vision particulières. À cet effet, Fenêtres sur la nuit apparaît comme une sorte d'hybride néo-noir, qui transcende les règles du thriller pour en faire autre chose de plus complexe, de plus élaboré, ce quelque chose d'autre que d'aucuns appellent parfois littérature.

Norbert Spehner