Blondes sur Blondes : Emily Schultz interviewe son traducteur Éric Fontaine

Lorsque Éric traduisait mon roman Les Blondes de l'anglais au français, j'étais à Brooklyn et lui à Montréal. C'était la première fois qu'on traduisait une de mes œuvres de fiction, et j'ai été ravie de suivre le processus et de voir le résultat définitif. La traduction d'Éric Fontaine est parue chez Alto en février 2014 et aux éditions Asphalte, à Paris, en janvier 2015. Dans Les Blondes, il est question d'un virus qui n'affecte que les femmes blondes, que la couleur de leurs cheveux soit naturelle ou le produit d'une teinture. Comme la rage, ce virus pousse ses victimes à exploser de colère et à s'attaquer aux passants. Il s'agit d'une satire, un genre littéraire notoirement difficile à transposer dans une autre langue. Dans nos courriels, Éric et moi échangions à propos des choix de mots, des expressions idiomatiques et des blagues. Durant le processus, j'ai appris que la traduction ne crée pas un ouvrage analogue mais plutôt quelque chose de tout à fait neuf.

Dans cette entrevue, menée par courrier électronique en février 2015, nous avons discuté du travail de traduction et des récents projets d'Éric.

Emily Schultz : Quand tu commences une nouvelle traduction, quelles sont les choses que tu sais devoir changer d'office?

Éric Fontaine : Dans Les Blondes, j'ai tout de suite su qu'il fallait que je m'attaque aux jeux de mots et que ce ne serait pas facile. À titre d'exemple, j'ai passé beaucoup de temps à chercher une traduction adéquate pour Women's Entry and Evaluation Center (WEE), le centre de détention où Hazel Hayes, le personnage principal, est contrainte de rester pendant huit semaines. Je n'ai trouvé la solution, un clin d'œil aux centres locaux de services communautaires (CLSC) du Québec, qu'après avoir terminé le premier jet de ma traduction. Le WEE est donc devenu le Centre local d'isolement temporaire (CLIT). À ta suggestion, je l'ai écrit en toutes lettres pour éviter de créer des effets comiques au milieu des scènes plus délicates, mais ça fonctionne très bien en français, parce que cette appellation est à la fois drôle et familière pour le lecteur francophone au Québec et même en France, où les lecteurs font le rapprochement avec les centres de rétention administrative (CRA).

Un autre jeu de mots qui me vient à l'esprit, c'est la description de la manière dont un des personnages meurt du virus après une orgie en compagnie de plusieurs prostituées blondes. On nous dit en anglais : « He got a bad posse » (Il est tombé sur un mauvais détachement). Le mot posse évoque évidemment le mot pussy (la chatte). C'est pourquoi j'étais vraiment content quand j'ai trouvé ceci : « II est tombé sur une bande de chattes enragées. »

ES : C'est drôle que tu mentionnes cela, parce que je me rappelle très bien quand tu m'as demandé si tu forçais trop la note en créant l'acronyme CLIT. Mais pour moi, c'était parfait! Quand j'ai reçu ton courriel, je me suis presque écroulée à force de rire. J'ai tout de suite su que j'aimerais toute ta traduction. Tu avais beaucoup de bonnes suggestions. Il me vient d'ailleurs à l'esprit un truc que mes éditeurs n'avaient pas vu. Les femmes dans le livre portaient presque toutes la même coupe de cheveux, un bob, soit long, soit court. Dans un roman qui met l'accent sur les cheveux et la perception de la beauté, on ne pouvait pas laisser passer une telle erreur. Je suis reconnaissante que tu m'aies mise au défi de corriger le tir. Quelle est l'ampleur du travail éditorial au stade de la traduction?

EF : Le travail de nature éditoriale que j'ai fait sur la version française, comme dans le cas du bob, était mineur et souvent d'ordre technique. Quand il m'est arrivé de faire des changements plus considérables, c'était pour que le langage soit plus vivant, plus compréhensible pour un lecteur francophone. Vers le début du livre, par exemple, Hazel imagine que son fœtus flotte entre ses hanches comme « a thimble in a tub of water » (un dé à coudre dans une cuve). Au lieu d'en faire une traduction littérale, j'ai fait une allusion à un vers archi-connu du Bateau ivre de Rimbaud : « comme un bouchon sur les flots ».

ES : Penses-tu que les lecteurs francophones et anglophones cherchent différentes choses dans un récit? Par exemple, j'ai remarqué qu'ici, aux États-Unis, les lecteurs réagissent très fortement aux histoires dans lesquelles on raconte le voyage initiatique d'un héros.

EF : J'ai l'impression qu'ils cherchent les mêmes choses. On dirait qu'il y a une plus grande tolérance pour l'expérimentation en français, pour la fin ouverte, mais le voyage initiatique garde toute sa résonance au Québec et en France. Cependant, je crois qu'une partie du succès des Blondes en français est attribuable au fait qu'il n'y a pas de véritable tradition de littérature apocalyptique de zombies dans cette langue, alors qu'elle est profondément ancrée dans la langue anglaise.

ES : Quel effet ça fait de passer d'un projet à un autre après avoir acquis une connaissance intime de l'histoire et du style d'un auteur?

EF : C'est incroyablement dur! J'ai passé presque une année entière avec Les Blondes. La transition vers un nouvel auteur m'a donné tout un choc, comme lorsqu'on descend de vélo après une longue promenade et qu'on essaie de courir.

ES : Lorsque tu lis pour le plaisir, vers quelle langue te tournes-tu? Lis-tu avec la même facilité dans les deux langues?

EF : J'ai grandi en Alberta, où j'ai fréquenté des écoles françaises, mais j'habite Montréal depuis plus de vingt ans. Un bac en littérature française en poche, j'ai longtemps œuvré dans le milieu de l'édition littéraire. Par la suite, je suis devenu rédacteur à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, où je veille à l'aspect textuel des expositions que nous présentons et qui traitent de l'histoire artistique, littéraire et intellectuelle du Québec. Par la nature de mon travail, je côtoie naturellement la littérature française, mais la traduction littéraire m'a de nouveau mis en contact avec la littérature d'expression anglaise contemporaine. Quand je lis pour le plaisir, je n'ai aucune préférence.

ES : Sur quoi travailles-tu en ce moment?

EF : Je traduis actuellement Sarah Court (Les bonnes âmes de Sarah Court), qui paraîtra à l'automne chez Leméac. C'est un roman un peu brutal de Craig Davidson, qui a également signé le recueil de nouvelles Un goût de rouille et d'os ainsi que le roman Cataract City. Ça se passe à St. Catharines, en Ontario, « un endroit d'une beauté singulière qui abrite quelques sombres crétins ». Sarah Court est un lotissement situé du mauvais côté du chemin de fer du Canadien Pacifique. Dans chacune des cinq histoires imbriquées de cet ouvrage, un des personnages subit un accident cérébral à la suite d'un manque d'oxygène : un émule d'Evel Knievel se jette du haut des chutes du Niagara dans un tonneau; un bébé est abandonné dans les toilettes d'un Walmart; un tueur à gages autiste étouffe sa mère adoptive avec un oreiller. La matière première est sombre, je l'avoue, mais les personnages sont étrangement attachants.

ES : Quel est ton aspect préféré du travail de traduction?

EF : Lire une traduction imparfaite s'apparente à regarder à travers une vitre sale : on voit bien ce qui se passe de l'autre côté, mais on est conscient qu'il existe quelque chose entre soi et le récit. Ce que je préfère par-dessus tout dans la traduction, c'est de polir et de polir encore la surface de l'œuvre que je traduis jusqu'à faire disparaître complètement les traces de mes doigts.

 

Cette entrevue est parue à l'origine en anglais dans la revue américaine Words Without Borders, le 6 mars 2015.