Sur Maleficium de Martine Desjardins

Quand j'écris, je ne lis pas beaucoup, ou alors je me concentre sur des ouvrages nécessaires. Je me tiens loin de tout ce qui pourrait ressembler au projet en cours, j'évite les proses qui se rapprochent de la mienne, je cherche, dans des voix discordantes, les réponses aux questions que l'écriture soulève invariablement. Tandis que je rédigeais Les sangs, j'ai refusé de lire Martine Desjardins, malgré les similitudes qui, d'après mon éditeur, existaient entre son Maleficium et mon roman. Je n'ai pas regretté cette décision. Si j'avais agi autrement, il m'aurait fallu pondre quelque chose qui soit « à la hauteur de... » : insoutenable et improductive pression occasionnée par la découverte d'un texte magnifique.

J'ai plongé dans Maleficium une fois mon propre travail terminé. Un délice! Il faut remettre en contexte : silence feutré de l'hiver, exil loin de la ville, dans la maison (vide) qui s'ouvre sur le grand fleuve, feu de foyer, thé oolong, tasse de porcelaine. Tout était en place pour que l'œuvre sensuelle, exotique et inquiétante de Martine me happe et me tienne captive, fascinée par l'univers de vices et de beautés qui se déploie dans ce livre.

Le parfait mélange de la religion, de la mythologie et du conte, qui s'amalgament impeccablement dans Maleficium, saurait ensorceler même le plus capricieux des lecteurs. L'abbé Savoie, à travers le récit des confessions qu'il a accumulées au fil des ans, nous initie au péché chrétien, dans une langue sulfureuse et riche. Les nouvelles, comme huit tableaux interdits, prennent vie sous nos yeux, grâce à la plume particulièrement évocatrice de l'auteure. Parfum des épices orientales; texture des poudres, des écailles, des peaux, des corps; désert et chaleur écrasante; Atlantique, faim qui tiraille le ventre et poissons rassasiants; goût du pain, du maskinongé; spectacle des églises, des sultanats, des jardins de roses persanes : Maleficium est une œuvre magistralement rédigée qui éveille les sens, fait voyager le lecteur et le laisse à fleur de peau.

Quand j'écris, je ne lis pas beaucoup, mais je relis souvent. Je vais chercher dans les voix déjà entendues l'élan qui manque parfois. Maleficium, désormais, se trouve dans la pile des ouvrages de référence.

Audrée Wilhelmy, auteure du roman Les Sangs (Leméac)