Échos

Variations endogènes

Karoline Georges est une amie. Lire le livre d'un ami et évoluer sur le fil de fer à quelques mètres du sol, c'est presque la même chose : un exercice périlleux. On voudrait aimer le livre, mais on n'aime pas toujours.

J'étais à Paris, dans un appartement du 9e, derrière une porte verte. J'avais apporté le recueil de Karoline en voyage. J'avais peur de le lire, de ne pas aimer ; une peur absolument ridicule. J'ai commencé une nouvelle, comme ça, juste pour voir. « Juste pour voir... » J'ai tout vu et tout lu en deux soirées. On ne dévore pas Variations endogènes. On ne le traverse pas non plus comme si on était fildefériste. On admire la manière, la densité impeccable et l'écriture fine et précise, celle d'une auteure qui a l'oreille absolue. Le ton est juste, c'est rare et précieux. Karoline a un univers et une démarche uniques. Elle ne ressemble à personne. Elle n'écrit pas comme les autres. Elle est d'une intelligence remarquable, et cette intelligence explose dans les textes forts qui composent Variations endogènes. Je retrouve chez Karoline ce que j'admire chez les grands : la rigueur, l'absence de pathos, la maîtrise de la langue et l'intuition, celle du monde à venir.

Perrine Leblanc

Carnaval

Dans son dernier roman, Rawi Hage nous invite à une grande fête, où l'éclectisme et les curiosités alimentent un récit explosif dont la cohérence est portée par l'énergie d'un style à la fois vindicatif et posé. Entre les piles de livres classés d'après les descriptions de paysages, les courses de taxi spontanées où les clients montent au hasard des rues, les récriminations politiques, le café Bolero et les amis désabusés et névrosés, le Carnaval de Fly, c'est avant tout un foisonnement de personnages exceptionnels, portés par une écriture qui surpasse les limites entre fiction et réalité, qui écorche tout, ou presque, sur son passage.

Dans une ville qui, à première vue, semble trop clinquante pour être vraie, mais où le réalisme se frotte constamment au burlesque, Fly, chauffeur de taxi atypique, mène une vie hors-norme. Comme il a grandi dans un cirque, son modus operandi passe par un fort désir de liberté, alors que le regard carnavalesque qu'il pose sur son quotidien fait miroiter les vides de la démesure du monde qui l'entoure. Embarquant ses clients au gré de ses errances dans la ville, Fly agrémente ses courses de taxi de désillusions philosophiques, d'opinions anticonformistes et de critiques sociales virulentes. Malgré ce qui pourrait sembler un aspect sombre du récit, un peu de magie s'immisce alors que Fly, derrière le volant de ce taxi devenant tour à tour bateau, avion, bibliothèque et quartier général de révolutionnaires, souhaite apparemment faire la différence. En compagnie de son ami Otto, il tentera de changer les mentalités des gens, un à un, à coups de séquestrations littéraires et de revendications tirées des romans qui s'empilent dans son appartement.

On a tendance à surestimer la fiction, Fly. On en a déjà parlé. Le temps qu'il faut à ces putain de romanciers pour contempler quelques passages poétiques, mille enfants meurent de malnutrition. L'immédiateté, man, voilà ce qui compte.

Les jeux de mots ironiques et les références littéraires font de ce roman un voyage où se cache, derrière le cynisme, une foi indéfectible dans le pouvoir de la culture et du savoir. D'une lucidité parfois défaillante, Fly et Otto sont aveuglés par leur désir de l'underground, par leur projet de révolutionner le monde dans l'ombre. Et c'est le mélange entre ce regard dur et résigné et les quelques percées de lumière des rencontres faites par Fly que la cacophonie et la folie de la ville en viennent à s'adoucir et à avoir du sens. Avec une ironie peu commune et souvent bien dissimulée, Rawi Hage déploie une vision métaphorique du précipice au bord duquel la société moderne tombe en ruine, tout en permettant à son lecteur de s'en moquer avec intelligence.

Maud Lemieux, Librairie du Quartier