Une jeune fille sage

La première fois que je demande à emporter un couteau au temple, papa me répond que je n'en ai pas le droit, car nous sommes Macédoniens. Ici, à Athènes, il faut être née Athénienne pour porter le panier contenant le couteau et mener la procession le jour du sacrifice. Tant d'années après que notre armée a défait la leur, les Athéniens se montrent encore parfois fort dédaigneux à notre égard.

« Mais je veux voir », dis-je.

J'ai sept étés.

« Quand on porte le panier, on est la mieux placée...

— Je sais, ma chérie. »

Le lendemain matin, il m'emmène au marché. La foule s'ouvre devant lui, pleine de respect; Macédonien ou pas, mon père est célèbre. « Lequel? » me demande-t-il.

Je prends tout mon temps pour choisir. C'est la fin du printemps, la saison des bébés, il y a des veaux, des porcelets, aussi des petites poules. Dans la conversation des hommes autour de nous, il est question de l'armée, de son retour; bientôt, sûrement, maintenant que les Perses ont été vaincus et que leur roi a pris la fuite. Mon choix se porte finalement sur un agneau immaculé qui réclame sa mère, et nous le ramenons à la maison. Je tiens la cordelette. Dans notre cour, nous installons les cuvettes, les linges et les instruments de papa.

« Tout à l'heure, tu seras triste », déclare papa.

Il hésite.

« C'est normal d'être triste.

— Pourquoi le serai-je? »

Il s'assoit sur ses talons, mon père, pour réfléchir à ma question. Du bout du doigt il gratte son front plein de taches de rousseur et me sourit, posant sur moi ses yeux gris voilés de tristesse. « Parce qu'il est mignon », finit-il par répondre.

D'un geste désinvolte, il empoigne le cou de l'agneau. Les yeux de l'animal roulent, exorbités, et il se met à haleter. Sa langue est gris-brun. Je lui caresse la tête pour l'apaiser. Papa agrippe sa mâchoire, à présent. Je pose ma petite main sur sa grande main, et nous lui tranchons la gorge d'un geste sec, en profondeur. Quand il s'est vidé de son sang dans la cuvette, papa me demande par quoi j'aimerais commencer.

« Les pattes nous gênent », dis-je, et nous commençons par là.

« Que vais-je faire de toi? » s'interroge mon père au beau milieu de la dissection, en regardant mes mains sanglantes, mon visage maculé de sang. Nous avons déboîté une patte, et je la fais plier en tirant sur le tendon. Il tient un œil entre deux doigts, avec précaution.

Nous échangeons un sourire.

« Jeune demoiselle aux doigts habiles », m'interpelle Herpyllis depuis le porche voûté, près des cuisines. Elle cale sur sa hanche le petit Nico endormi — Nico, son fils de sang, mon demi-frère — et traîne un coussin au soleil, pour nous regarder faire. Je me souviens de sa naissance, même si Herpyllis prétend que j'étais trop petite. Je me souviens de son visage ridé et de sa main happant mon doigt. Je me revois en train de l'embrasser, encore et encore, de pleurer quand il pleurait. Appuyée contre le genou d'Herpyllis, j'ouvrais le devant de ma robe pour allaiter ma poupée, Jolie-Tête, en la pressant contre mon sein minuscule, tandis qu'Herpyllis faisait téter Nico, passant la main dans mes cheveux. J'étais sa fille depuis mes quatre ans.

« Je saurai m'en souvenir la prochaine fois que tu me diras que tu es trop maladroite pour tisser », me reproche Herpyllis.

Je laisse tomber un morceau de viande dans le saladier qu'elle nous a apporté, éclaboussant ma robe de gouttes écarlates.

« Petite souillon, dit-elle. Qui voudra t'épouser?

— L'un de mes élèves, répond aussitôt mon père. Quand l'heure viendra. Ça ne posera aucun problème. »

Des étudiants du monde entier rejoignent l'école de mon père, ici, à Athènes. Des rois envoient leurs fils; notre propre Alexandre a été l'élève de papa, autrefois. Certains d'entre eux sont même assez riches pour qu'Herpyllis en soit flattée. Eux sauront ce que je vaux, ajoute mon père.

« Et combien vaut-elle, exactement? » L'humeur d'Herpyllis se gâte, à présent. Négligemment, j'ai renversé du sang sur la laine de l'agneau, dont elle compte faire une tunique. Elle ordonne qu'on lui porte de l'eau, pour la rincer. Nico pousse un soupir théâtral dans son sommeil, jetant son bras potelé devant lui.

Papa s'assoit de nouveau sur ses talons, soupesant la question. Je fais une grimace à Herpyllis, qui me la rend. Elle replie le bras de Nico, qui soupire encore, plus calmement cette fois.

« C'est intéressant, remarque papa en contemplant Nico. Le visage d'un enfant reflète celui de ses deux parents. Peut-être en va-t-il de même pour l'esprit? Si les deux parents sont intelligents, leur progéniture... »

Herpyllis s'offusque.

« Il se peut aussi qu'un philosophe stimule sa curiosité... » poursuit papa.

Herpyllis bâille.

« ... qu'il évite, du moins, de la contrarier.

— Je ne veux pas me marier », dis-je.

D'habitude, je me contente d'écouter leurs conversations, mais celle-ci, je ne peux pas.

« Bien sûr que non, poussin, répond sur-le-champ Herpyllis. Tu es encore mon bébé...

— Pas avant très, très longtemps », renchérit mon père.

Ils croient que j'ai peur, et veulent me rassurer.

« Des années et des années. Les filles se marient bien trop tôt, de nos jours. Nous devrions suivre l'exemple des Spartiates. Dix-sept, dix-huit étés. Le corps doit finir de se développer. »

Joyeusement, je répète : « Je ne me marierai pas. Puis-je garder le crâne?

— Nous allons le faire bouillir pour le nettoyer, répond mon père. Mais alors, que deviendras-tu?

— Je serai professeur, comme toi. »

L'air grave, papa et Herpyllis acquiescent — c'est une ambition fort louable.

Tychon, notre solide esclave, apporte l'eau qu'Herpyllis lui a demandée. Je lui souris, il me répond d'un hochement de tête. C'est mon préféré. L'été dernier, il m'a appris à aspirer les moules directement dans la coquille, mais Herpyllis l'a rappelé à l'ordre. Il a compris : il y a un âge où les petites filles doivent cesser toute familiarité avec les esclaves. Ce n'était pas de la méchanceté; Herpyllis avait été elle-même une simple servante, jusqu'à ce que papa la choisisse, après la mort de ma mère. Si elle se montrait aussi sévère avec moi, au sujet de mes manières, de mon apparence et de mon comportement, c'était bien parce qu'elle m'aimait beaucoup...

Je me souviens de ces moules dodues et mouillées sur ma langue, de la piqûre du sel. Je lèche discrètement le sang de l'agneau. Il est encore chaud.

***

« Ton père a pris la journée entière pour s'occuper de toi », me déclare Herpyllis, plus tard dans l'après-midi, redécoupant avec une moindre précision les morceaux que nous avons rapportés dans sa cuisine. Elle n'est pas mécontente, après tout. Nous aurons un vrai festin ce soir, et de la soupe pendant des jours. « Tu voudras garder les os, j'imagine? »

Papa dit que les os constituent un excellent casse-tête. Je peux m'y consacrer pendant des semaines sans jamais m'ennuyer. Papa sait que je m'ennuie par fois. Herpyllis l'a compris, elle aussi, mais les solutions qu'elle propose m'intéressent moins — broderie, artisanat...

À l'heure du coucher, papa vient me border.

« Ça va, ma chérie? »

Je lui demande si nous pourrons choisir un oiseau, la prochaine fois.

« Bien sûr. »

Il s'assoit près de moi.

« Un pigeon.

— Et une brème.

— Une seiche.

— Un serpent.

— Oh! un serpent, s'exclame papa. Voilà qui me plairait beaucoup. Tu sais qu'en Perse il y a des serpents gros comme une cuisse d'homme?

— Sur terre, ou dans l'eau? »

Nous discutons jusqu'à ce qu'Herpyllis passe sa tête par la porte et dise à mon père que je dois dormir si je veux être belle.

Je m'étonne : « Pour quoi faire? »

Papa et Herpyllis éclatent de rire.

Au moment de sortir, il hésite.

« Ce que nous avons fait aujourd'hui... Même si tu avais le droit d'y aller, le sanctuaire n'est pas le lieu pour ça. Tu comprends?

— Pourquoi? »

Ses lèvres se tordent.

« Pourquoi, à ton avis? »

Je ferme les yeux et je vois le temple, le silence et l'obscurité, les longs traits de lumière où tourbillonnent des particules de poussière, les piles d'offrandes sacrées, la flamme vacillante, l'odeur épicée, le prêtre si calme et radieux dans sa longue robe. Et dehors, dans le sanctuaire, le visage de pierre du dieu, l'agneau vacillant sur ses fines pattes qu'on mène sans apparat au pied de la statue.

« Herpyllis te laissera toujours utiliser la cuisine », reprend la voix lointaine de mon père. Je n'ouvre pas les yeux. Dans le sanctuaire, la mort de l'agneau est une extase. Là-bas, les os et le sang ne sont pas des spécimens; ils sont un mystère qui n'a pas à être éclairci. Je repense soudain à la tristesse dont m'a parlé mon père, je la sens m'inonder, mais pas pour l'agneau. C'est pour les dieux que je suis triste. Que peuvent-ils bien penser du fait que nous ayons ouvert un animal sans eux, aujourd'hui? Qu'en aucune manière nous ne les ayons conviés? J'imagine la peine sur leurs visages immenses, superbes. Cette petite fille, oui, celle-là : ne nous aime-t-elle pas? Qu'allons-nous faire d'elle?

J'entends Herpyllis qui murmure : « Elle pleure. Tu es un homme cruel. Que lui as-tu donc fait? »

Quelqu'un s'approche avec une lampe.

« Ouvre les yeux, Pytho », me demande papa, mais je les garde fermés. Je contemple à présent l'intérieur de mes paupières, rouge et strié de filaments.

« Tu pleures?

— Je dors. »

Je reçois un baiser sur chaque joue, je sens les moustaches de papa et le doux parfum d'Herpyllis. Elle reste une fois qu'il est parti, s'assoit sur le bord de mon lit.

« Rien ne t'oblige à l'aider si ça te fait de la peine.

— J'en ai envie.

— Je sais », dit-elle.

J'ouvre les yeux.

« Qui est-ce qui t'aime, quoi qu'il arrive? me demande-t-elle.

— Toi. »

Elle mouche la lampe, mais ne se lève pas. Nous restons assises dans le noir.

« Pauvres dieux », dis-je, puis j'enfouis mon visage entre ses jambes et j'éclate en sanglots.

 

Premier chapitre du roman Une jeune fille saged'Annabel Lyon.